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Éco-lieu

La coopérative du Grand Enclos — Deux cents voix pour une ferme

Une ferme qui appartient à 200 personnes à Grandvoir. On y est restés 5 jours, et ça nous a permis d'apercevoir ce qu'est une gestion en coopérative, une agriculture commune pleine d'espoir.

Par Jon & Aline

La coopérative du Grand Enclos — Deux cents voix pour une ferme

Une ferme qui appartient à 200 personnes

La coopérative du Grand Enclos est une ferme de Grandvoir, sur la commune de Neufchâteau, dans la province de Luxembourg. La particularité : elle n’appartient à personne en particulier. Environ deux cents coopérateurs ont acheté des parts (250 € l’unité) et décident ensemble. Une personne, une voix, quelle que soit la part détenue.

Elle a été fondée un peu avant le Covid, autour de Sabine et Jean-Pierre, les propriétaires historiques du lieu, qui ne voulaient pas voir la ferme mourir avec leur départ. Plutôt que de vendre, ils l’ont transformée en coopérative avec un collectif d’amis, de clients et de voisins constitué en 2019. Aujourd’hui, certains coopérateurs sont bénévoles actifs, d’autres soutiennent juste en prenant une part. Les deux comptent autant en assemblée.

La coopérative du Grand Enclos se veut un endroit de vie coopératif visant l’autonomie, notamment par la production d’une alimentation biologique de qualité et le développement de l’agroécologie.

La Coopérative a pour but de participer à un mouvement collectif plus vaste de changement en étant créatifs pour expérimenter la transition, le partage, la solidarité, l’accueil, la gouvernance partagée et le développement de circuits courts, tout en offrant une place à l’art et à la vie intérieure.

Pancarte en bois clouée entre deux arbres, avec l'inscription peinte « Bienvenue à la coopérative du Grand Enclos », fleurs en bois découpées tout autour, panneaux d'information à l'arrière-plan
L'entrée de la coopérative à Grandvoir.

Les cercles, et la traite apprise en groupe

L’organisation tient par des cercles de travail : élevage, fromagerie, ventes, infrastructure, potager… Au-dessus, un cercle de coordination réunit des représentants de chaque cercle pour aligner les décisions.

Trois salariés travaillent pour la coopérative : Vincent, agriculteur, Camille, coordinatrice, et Julie, à la fromagerie. Tout le reste tourne en bénévolat : la traite la plupart du temps, le soin aux poules, cochons, canards et oies, l’épicerie, le potager. Vincent forme, puis laisse faire.

À notre arrivée, Vincent menait justement une traite collective avec plusieurs bénévoles pour rappeler les bons gestes. La rigueur n’est pas décorative : la transformation se fait sur lait cru, plus fragile aux bactéries que du pasteurisé, mais d’une tout autre qualité nutritionnelle. Chaque bénévole qui passe en traite doit tenir ce niveau.

Trois personnes accroupies derrière deux vaches dans une étable, machine à traire branchée, tuyaux qui passent sous le ventre des bêtes
Jon prépare les trayons pour la traite.

Ce qu’on y produit

Tout est bio, et le bien-être animal est au cœur du projet. Les bêtes sont bien soignées et respectées dans leur rythme biologique. Ça conditionne tout le reste : l’échelle, les volumes, les gestes.

Les vaches. Selon la saison, la traite rassemble entre deux et sept vaches. Peu d’animaux, une fromagerie dense. Largement de quoi faire tourner l’atelier : yaourts, fromages blancs, ricottas (fraîche et fumée), beurre, et deux fromages maison, le grandvaurien et le petitvaurien, inspirés des noms des villages alentours… Quelques vaches de race Abondance étaient pleines au moment de notre visite.

Côté pratiques d’élevage, le vêlage est privilégié entre avril et septembre pour que les naissances se fassent en prairie, dehors, le plus naturellement possible. À l’opposé de la Blanc Bleu Belge, fierté nationale, mais une race tellement modifiée que les vaches ne peuvent plus vêler sans césarienne systématique, avec une ossature devenue si fine que les fractures sont fréquentes. Un élevage incompatible avec le bio, qui pose question, et qui reste pourtant largement majoritaire en Belgique. Ici, ce sont d’autres races qui sont rassemblées : Abondance et Jersey.

Portrait de face d'une vache aux longues cornes recourbées, robe brun-blanc, dans l'étableTête d'un jeune veau roux et blanc passée entre les barres métalliques d'un parc, paille au sol, sa mère visible derrière
La vache Savoie et un veau nommé Alain.

Les cochons. Élevés par étapes : les petits sont achetés jeunes, grandissent dans un système d’enclos en enfilade, et changent d’enclos au fur et à mesure qu’ils prennent du volume. La boucherie est déléguée à un boucher partenaire, et la coopérative propose une gamme impressionnante de viandes transformées et séchées (boudin, saucisson, chorizo, jambon fumé, pâté, lard…), bio.

Un élevage en plein air avec ce niveau de soin est devenu rare en Belgique : la grande majorité des élevages porcins se fait en batterie. Le contraste est frappant.

Léon en bottes jaunes, accoudé à la cloison de l'enclos, regarde une dizaine de jeunes cochons roux qui mangent à l'auge devant un abri triangulaire en bois
Les jeunes cochons sont nourris matin et soir.

La volaille. Œufs de poules, d’oies et de canards.

Le potager. Les légumes sont réservés aux coopérateurs qui en veulent. Un commun alimentaire plutôt qu’une activité économique.

Plusieurs adultes et enfants au travail dans le potager : préparation de planches, plantation, palissages tendus, ciel bleu et nuagesAline accroupie avec Colin et Léon en train de planter au pied d'un treillis de tomates dressé
Une matinée de préparation du potager, avec d'autres coopérateurs.
Colin en pull violet et bottes rayées, penché sur la terre du potager, qui manie un sarcloir presque aussi grand que lui
Colin au sarclage.

Distribuer : épicerie et Réseau Paysan

À la ferme, une épicerie est ouverte le vendredi en fin d’après-midi et le samedi matin (d’avril à novembre). On y trouve les produits du lieu plus ceux de producteurs partenaires : bières de Rulles, pains et farines de la ferme de l’Abreuvoir, fromages de la Ferme du Bijou et de la Bergerie d’Acremont, pâtes de la ferme d’Hamawé… L’idée n’est pas de concurrencer les voisins mais de les revendre pour offrir une gamme complète sans se disperser.

Le magasin a une autre raison d’être : permettre aux consommateurs de comprendre d’où viennent les produits, créer du lien, mettre des visages sur ce lieu de production. Et pour celles et ceux qui y tiennent, le plaisir de la vente sur place, le contact humain, discuter avec la personne qui a trait la vache.

Présentoir en bois de l'épicerie avec plusieurs pains au levain bien colorés, étiquettes avec les références « Ferme de l'Abreuvoir » au premier plan, bouteilles d'huile à droiteArdoise écrite à la craie blanche listant les produits laitiers bio au lait de vache : beurre, fromage blanc, grandvaurien, petitvaurien, ricotta, yaourts, avec leurs prix
Les pains de la Ferme de l'Abreuvoir et l'ardoise des produits proposés dans l'épicerie.

Côté volumes, l’essentiel du chiffre passe par le Réseau Paysan, une plateforme qui rassemble les productions de plusieurs fermes belges pour les livrer à des points relais en ville.

Robustesse plutôt que rentabilité

Ce qui revient dans les conversations, c’est que la coopérative n’est pas économiquement viable au sens comptable du terme, et que ce n’est pas l’objectif. Le mot qui tourne, c’est robustesse : faire tenir le lieu, les gens, les bêtes, dans la durée, avec des marges faibles plutôt que de courir après la rentabilité maximale. Ça se cherche encore, et plusieurs pistes sont sur la table : séjours à la ferme, traites avec des visiteurs (formule agritouristique), ateliers, brunchs, apéros mensuels…

La gestion en coopérative n’est pas simple tous les jours. Les profils vont du villageois au citadin fraîchement arrivé, du passionné d’élevage à celui qui vient surtout pour la vision politique. Quand il faut parler d’intelligence collective ou de méthodes de décision partagée, tout le monde n’est pas familier avec cette approche. Mais c’est cette diversité de profils qui empêche le projet de se refermer sur lui-même et évite l’entre-soi.

Côté village, l’intégration s’est faite progressivement. Quelques discussions au début (ce sont des néo-arrivants), et puis ça a pris. Le collectif installe des yourtes et des roulottes sur le terrain pour héberger les permanents et les woofeurs, sans grande difficulté pour les permis.

Les personnes qu’on a croisées

Camille, qui tient le lieu

Camille coordonne le lieu. Elle touche à presque tout : accueil, épicerie, traite, relais avec les cercles. Elle vit sur place, dans une yourte, avec son compagnon Antonin.

Leur chemin nous a parlé : ils ont voyagé un an en van, se sont arrêtés au Grand Enclos pour un woofing, sont repartis, puis ont été recontactés quand le poste s’est ouvert. Ils étaient ravis. Antonin, lui, bosse directement pour le Réseau Paysan.

Aline tend un grand biberon de lait à un veau blanc dans la stabulation, Léon à côté en bonnet a posé sa main sur le dos du veau
Aline et Léon donnent le biberon à « Neige », le petit veau.

Vincent, le pro qui forme

Vincent est l’agriculteur du lieu. C’est la compétence technique : il gère l’élevage, soigne les bêtes, et prend le temps de former les bénévoles.

Julie, la fromagère

Julie gère l’atelier de fromagerie avec passion. Elle fabrique tous les jours : yaourts, fromages frais, beurre… Un volume de transformation qui nous a impressionnés, pour un atelier de cette taille.

Justine, l’enthousiasme à toutes les tâches

Justine, jeune bénévole assidue, donne un coup de main à la traite, au potager, aux cochons. Elle respire l’enthousiasme et c’était génial de la rencontrer. On a senti qu’elle tenait à ce lieu, qu’elle était prête à y investir son temps à côté de son travail, pour le plaisir d’apprendre les gestes de l’agriculture, de s’ouvrir à un monde qu’elle ne connaissait pas spécialement. Une belle rencontre, là aussi.

Léon assis sur le siège passager du tracteur, Justine au volant, une benne pleine accrochée à l'avant, prairie verte et ciel nuageux derrière
Tour de tracteur avec Justine.

Jean-Lou, le bénévole qu’on a rejoint pour la traite

On a fait la traite de Savoie et Ardoise, les deux vaches à la traite ce jour-là, avec Jean-Lou, bénévole depuis longtemps. Il nous a bien fait participer, on a beaucoup appris à son contact (comment poser la machine, la pression à donner, comment comprendre la vache). Quand on lui a demandé ce qui l’amenait ici, il a listé, tranquillement :

  • La connexion au vivant, sortir du bureau, toucher, sentir.
  • Un retour aux sources : ses grands-parents avaient une ferme, il a grandi dedans.
  • Le savoir-faire, garder des gestes qui se perdent.
  • Participer à produire du bon : pas subir ce qu’on mange, en faire partie.
  • Transmettre ces valeurs à ses enfants.

Il ne cherchait pas à vendre le lieu. Il listait ce qui, pour lui, comptait. On est repartis avec l’idée que c’est probablement ça, la vraie force d’un projet coopératif : autant de raisons d’être là qu’il y a de bénévoles, et chacune fait tenir l’ensemble.

Colin de dos, debout au milieu d'une vaste prairie en fleurs jaunes (pissenlits), collines boisées en arrière-plan, ciel dégagé
Colin dans les prairies de la coopérative.

Un projet plein d’espoir

On a eu la chance de croiser plusieurs coopérateurs, bénévoles et employés du Grand Enclos, et à chaque fois le même enthousiasme dans leurs propos. On sent l’envie de contribuer à un système différent, un système qui leur permet d’avoir accès à de la nourriture de qualité, de participer à une ferme qui traite dignement ses animaux, et où des projets variés sont possibles. Leur accueil était tellement sympa : ils ont pris le temps de nous expliquer le projet, de nous partager leur motivation, leur implication. C’était hyper enrichissant pour nous d’y voir des profils et des envies très différents.

Ils ont sans doute tous évoqué, à un moment ou à un autre, que ce système n’était pas parfait, qu’il fallait parfois faire preuve de souplesse dans les relations et dans les attentes. Mais cela semble finalement assez secondaire. Ce n’est pas un projet hyper rentable à ce stade, mais c’est un projet plein d’espoir, qui tient à ses valeurs et qui laisse la place à tous les profils dans un mouvement commun. On a réellement trouvé magnifique que ce type d’initiative soit possible, et on réfléchit à une façon de s’impliquer et de soutenir ce projet à l’avenir.

Ce qu’on retient

Une ferme peut être un bien commun. 200 coopérateurs, une voix chacun, un lieu qui ne meurt pas avec ses fondateurs. Le modèle existe, il n’est pas 100% parfait, mais il tient et tout le monde y trouve son compte.

La formation se fait en continu, en groupe. La traite collective, les gestes qu’on rappelle à plusieurs, ce n’est pas du temps perdu. C’est ce qui rend le bénévolat vraiment productif.

Robustesse plutôt que rentabilité. Chercher la solidité du projet avant la marge.

La diversité des profils est un garde-fou. Villageois, citadins, passionnés, soutiens distants. Ça complique parfois les décisions, ça empêche le repli. Au bout du compte, ça solidifie.

Un projet qui tient par autant de raisons qu’il y a de personnes. Pas une seule vision héroïque. Plein de petites motivations assemblées. On repart en se demandant ce qu’on pourrait apporter, nous, à un lieu comme celui-ci.

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